Tierra y Libertad (MEXIQUE)

Tierra y Libertad

 


Terre et liberté... C'était le slogan de Zapata durant la révolution mexicaine entre 1910 et 1920. Zapata était un radical parmi les révolutionnaires : il revendiquait la redistribution des terres aux paysans (indigènes pour la plupart, comme lui). Il fut assassiné... non par le gouvernement qu'il combattait, mais par une autre faction révolutionnaire rivale, plus modérée.

 

 

J'ai rapidement quitté le Guatemala et ses bus qui font mal au cul. J'ai traversé la frontière mexicaine pour entrer au Chiapas, l'état le plus au sud du Mexique. J'ai vite senti une nette différence. Les transports sont 5 fois plus chers (ouille !) mais bien plus confortable (une douleur en remplace une autre). Même le paysage semble tranquille, ce que confirme la traversée des villages avec les gens calmes assis à l'ombre de la place centrale.


San Cristobal de las Casas, la capitale de l'état, est une adorable petite ville coloniale. Ah qu'il est bon de flâner ici, à l'ombre des façades jaunes à balcon rouge, ou oranges à balcon bleu, ou roses ou vertes... Il y a énormément de touristes, des dizaines de groupes de retraités français qui parfois, dans leur attitude, leurs gloussements ou leurs blagues débiles rendent sans le savoir un vibrant hommage au général De Gaule quand il disait que "les Francais sont des veaux." Une multitude de femmes leur court après pour leur vendre des bracelets, des poupées, des chemises. Il y a aussi, bien sûr, les gamins cireurs de chaussures, les fillettes vendeuses de bracelets, les vieilles femmes ridées qui tendent leur main caleuse aux ongles d'aigles sur le parvis des églises.

Tout est plus cher ici. Les hôtels et la bouffe 2 ou 3 fois plus cher que ce que j'ai connu habituellement, les transports 5 fois plus cher.

 

San Cristobal est célèbre pour une autre raison. Le 1er janvier 1994, les rebelles encagoulés de l'Armée de Libération Zapatiste (EZLN) prenaient d'assaut le palais municipal et avec leur célebre "Ya Basta !" (Maintenant ça suffit !), exprimaient le désespoir de tout un peuple opprimé, le plus pauvre et le plus méprisé de tout le Mexique : le peuple du Chiapas. Un cinéma local passe régulièrement un film documentaire très bien fait sur le sujet. Le lendemain les zapatistes étaient déjà partis quand l'armée reprit le palais mitraillettes aux poings et chars dans les rues, mais ils avaient pris à leur tour 3 autres municipalités. Les affrontements avec l'armée firent 150 morts chez les rebelles. Cela est un peu abstrait, mais le documentaire montre bien ce que cela représente de flaques de sang, de crânes défoncés, de souffrance d'agonisants, et de prisonniers les mains liées dans le dos avec une balle dans la nuque.


Le gouvernement commença par prétendre que les rebelles n'étaient que des bandits venus du Honduras. Ca n'a pas pris... De plus, le peuple de tout le Mexique ne l'a pas appuyé dans sa réponse uniquement militaire et répressive, et il fut obligé d'accepter des négociations avec le mouvement rebelle. Le monde fit alors connaissance avec cette figure, cette cagoule devenue légendaire, du sous-commandant Marcos. Et avec sa voix, si douce, si pénétrante. A chaque fois qu'il s'exprime, c'est tellement limpide, clair,... et affreusement juste. Oui, tellement JUSTE.

 

Les négociations furent longues (plusieurs années), souvent interrompues, nombreuses. A chaque fois (et sous plusieurs gouvernements), le gouvernement affichait une facade chaleureuse et pleine de promesses, alors qu'au même moment il intensifiait la présence et la répression militaire.

 

La particularité de cette armée de libération nationale, c'est qu'elle utilisa très peu les armes. Ce sont les gens eux-mêmes, les femmes, les paysans, les enfants, qui firent face aux chars d'assaut et aux militaires. Les leaders rebelles (cachés dans la foret et recherchés par l'armée) développèrent quant à eux une guerre des mots et des idées. Ils organisèrent dans la forêt plusieurs rassemblements sur les droits de l'Homme, les droits des peuples, la démocratie, la lutte contre le néolibéralisme mondial auquels participèrent de nombreuses personnes morales et associations venues du monde entier.

 

Les négociations aboutirent après de très longues et très nombreuses difficultés sur la signature d'un accord. Enfin... Mais aussitot le gouvernement retourna sa veste et ne donna aucune suite. Ou plutot si : il intensifia encore la répression militaire.

 

En 2000 Vicente Fox accéda à la présidence. C'était le premier Président d'opposition et il suscitait d'immenses espoirs dans tous les secteurs dans tout le Mexique. Il avait déclaré dans sa campagne que le problème du Chiapas pouvait être réglé "en un quart d'heure". Quelques jours plus tard, l'Armée de Libération Zapatiste organisait une grande caravane de bus et de camions qui marcha sur Mexico. Les rebelles encagoulés furent adulés dans tous les villages où ils passèrent, jusqu'à la capitale. Le voyage dura deux semaines. A Mexico ils furent recus par une foule en liesse. Les zapatistes demandèrent alors à s'exprimer devant les députés. Les députés du parti au pouvoir refusèrent, au nom de la défense de la Démocratie bien sûr... Ironie de l'Histoire, ils furent défendus dans leur requête par les députés de l'ancien pouvoir... ceux-là mêmes qui les avaient toujours réprimés. Ironie de l'Histoire ?... ou malheureuse banalité de la politique : entre ce que je dis quand je suis dans l'opposition et ce que je fais quand je suis au pouvoir...

Finalement une majorité de députés accepta de les recevoir à la Chambre. Du coup, les députés du Président, en bons démocrates, quittèrent l'hémicycle.
La délégation de zapatistes, qui comprenait de nombreuses femmes, toutes et tous encagoulés, s'exprima devant le Parlement. Ils parlèrent de notions absurdes et bizarres comme : démocratie... justice... pain... travail... arrêt des arrestations arbitraires, des disparitions, des maltraitances... droits des indigènes... retrait des troupes militaires. Les députés restèrent perplexes : sans doute les indiens parlaient-ils dans leur langue indigène, avec des mots inconnus. Mais quand les zapatistes parlèrent d'autonomie, les députés sursautèrent comme un seul homme.

Vous direz que j'éxagère un peu. Oui. Mais voici une anecdote (véridique) passée durant les négociations : les représentants du gouvernement dirent aux indigènes : "Vous parlez beaucoup de dignité... bon... nous avons donc décidé de créer une commission pour étudier le sens de ce mot."
Véridique !
On croit rêver !!!
Les rebelles ne purent répondre que par le rire, sans doute un peu jaune quand même devant l'insondable imbécilité de leurs interlocuteurs.

Les zapatistes quittèrent Mexico, sans avoir rien obtenu, sinon un immense soutien populaire.

 

Le Président Fox finit par faire une proposition de loi inspirée par les accords (signés déjà deux ans auparavant et toujours bafoués depuis). Mais les sénateurs amendèrent tellement la loi, qu'ils finirent par voter un texte qui disait ABSOLUMENT LE CONTRAIRE de la proposition initiale (et donc le contraire des accords). Ainsi, au lieu que la Loi reconnaisse des droits aux indigènes, il existait maintenant une Loi qui disait... que les indigènes n'avaient aucun droit et qu'ils pouvaient bien aller se faire foutre ces connards de nègres indiens et que si ils étaient pas contents et qu'ils troublaient le sacro-saint "ordre public" on aurait bien le droit légitime et élémentaire de les buter ces chiens galeux !!
La loi fut votée. Et bien sur rejetée par les zapatistes.

 

L'armée reprit son boulot de plus belle... Comme au Nicaragua, au Guatemala, en Colombie, en Haiti et ailleurs, l'armée mit en place des paramilitaires. Ce sont des assassins, non-reconnus par le gouvernement mais appuyés et payés par lui, lachés dans les campagnes comme des chiens de meutes pour instaurer une politique de terreur parmi la population. Hors-la-loi, ils sont en conséquence... au dessus des lois. Et quand ils commettent un assassinat (ou parfois le massacre d'un village entier), l'armée leur donne les infos et les protections pour échapper à toute recherche. Le Général responsable de la région du Chiapas intensifia ces pratiques. Il faut dire qu'il a été formé, où ça ?... Aux Etats-Uniiiiiiiiiiis !! Où il a reçu un doctorat de... psychologie militaire. Ben mon n' veu, j'ose même pas imaginer !...

 

Quel gâchis. Il suffirait de tellement peu. Ces gens demandent tellement peu. Cela coûterait tellement peu à la classe dominante au pouvoir d'accorder juste un peu... de dignité à tous ces gens. Evidement, s'ils ne connaissent pas le sens de ce mot...

 

Les politiciens ne sont en soi que des marionnettes. Ce n'est pas la politique qui donne du pouvoir. Ce n'est pas parce qu'on est gouverneur qu'on a du pouvoir ; c'est parce qu'on est déjà un homme de pouvoir qu'on peut être élu gouverneur (en général un grand propriétaire terrien ; ou le fils de quelqu'un qui s'est fait un nom grâce au trafic de drogue ; ou appartenant à une famille baignant déjà dans la politique et ayant construit sa fortune sur la corruption). Le pouvoir, ceux qui le tiennent vraiment, sont les grands propriétaires terriens, les banquiers et buisnessmen, les multinationales, les vieilles familles, et la hiérarchie militaire. Toute une clique de gens pour qui tout a un prix... sauf la vie humaine.

Et qui ne sont pas prêts, comme on le voit, à lacher la moindre miette de leur festin qui étouffe la planete.

 

Aujourd'hui, les zapatistes sont toujours maîtres d'une grande partie de l'état, malgré la présence militaire. Ils n'ont obtenu AUCUNE avancée dans ce qu'ils revendiquent depuis 10 ans. Ils se sont organisés localement, boycottant les institutions légales et en créant de nouvelles, autonomes. Les villages sont gérés par des conseils municipaux "de bon gouvernement", non reconnus par l'État mais reconnus par les gens. J'ai traversé plusieurs villages à l'entrée desquels on peut voir de grandes pancartes disant :

"Zone zapatiste en rébellion.
Ici le peuple commande et le gouvernement obéit."

 

C'est pas vrai, mais on peut toujours rêver...


 

*  *  *




Sur l'histoire du mouvement zapatiste, je vous recommande le livre de Gloria Munoz, journaliste de Mexico venue s'installer dans les communautés zapatistes afin de faire un vrai travail d'enquête journalistique :
20 et 10, Le feu et la parole (éd Nautilus, 2004, ISBN 2-84603-023-5, 15 euros)


Voici l'adresse du site officiel de l'Armée Zapatiste (EZLN) : www.ezln.org

 


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