La bonté des gens (EQUATEUR)


La bonté de la gente

 

 

La laideur est une chose entendue.

La bonté est une chose A PRETENDRE.

Martine Magris

 

 




 



Equateur-041.JPGEn Equateur, nous fabriquions des bracelets et des colliers que nous vendions dans les rues.

Le "parche" est un mot pour désigner le tapis des artisans sur lesquels ils présentent leur travail. Il existe le verbe "parchar" dont je ne vois aucune traduction en français, sinon... parcher (prononcer partcher). Les artisans entre eux s'appellent "parse" en Colombie, "locos" (fous) au Pérou, et mon préféré est "Malucos" qui se dit au Brésil. Mais comme les artisans voyagent beaucoup, ces mots deviennent universels dans tous les pays d'Amérique du sud.

 






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Après mon expérience avortée d'ébéniste à Riobamba (qu'il se les fasse lui-même ses meubles !), nous nous sommes offert la sortie touristique du train de la Narine du Diable, celui sur lequel tu peux monter sur le toît et tout et tout. Ca ne valait pas les 12 dollars (12 bracelets, la vache !), mais c'était sympa quand même. Au moment de monter sur le toît, le type réclame 1 dollar. Nous on rigole... Mais c'était pas des blagues. Alors je montre un peu les dents, et il me dit que le dollar, c'est juste pour la location du coussin. On a fait le voyage le cul sur la tôle et c'était très bien.

Il faut dire qu'ils ont réussi à vendre des casquettes de chauffeur de trains, en cuir avec l'étoile dorée, à 3 gros blaireaux qui dans toute leur vie ne la porteront pas plus d'un quart d'heure. A 10 dollars la casquette, mazette ! Quand j'ai vu ça, et comment ils sortaient de leur portefeuille les biftons de 20 dollars, je me suis dit : là, il faut sortir le parche ! On l'a sorti à l'arrivée en gare, les touristes sont partis bouffer, d'autres sont remontés dans le train, et on est restés seuls sur la place pendant des heures. On n'avait pas compris que le train, notre train, repartait immédiatement. On n'a rien vendu et on a été quitte pour payer le billet retour en bus !

 
 





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Après Riobamba, nous sommes allés à Baños. Ah, cette fois, ça valait vraiment le coup. Une vallée immense et verte, au bout de laquelle se dresse, immense et majestueux, le volcan qui crache à intervalles réguliers sa bouffée de fumée dans le ciel.

Bien entendu, le village est touristique, et l'on s'est laissé séduire par la sortie de nuit pour le point de vue sur le volcan qui justement ces jours-ci projette des étoiles incandescantes dans la nuit. Nous sommes montés sur le toît d'un camion bariolé qui filait dans la nuit en laissant derrière  lui des traînées de samba servies par d'énormes hauts-parleurs.

Mais une fois en haut, d'étoiles incandescantes point. Et c'est tout con mais la nuit il fait noir... et tu vois rien. Une nouvelle fois les dents, mais rien n'y fit. Les seules lueurs qui nous furent offertes furent celles d'un spectacle de feu, somme toute très bon et qui fit rire toute l'assemblée (sauf moi, because un peu les dents quand même).

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Après Baños, direction Puyo, à l'est. Bien que la ville s'autoproclame "Coeur de l'Amazonie", il ne faut pas imaginer les arbres immenses et les singes. Mais une forêt dense et humide : si ; de la pluie aussi beaucoup (tu peux passer en quelques heures de la pluie à un soleil cuisant, et  vice-versa). Nous avons planté la tente au bord du rio Puyo, et la petite bière du premier soir me laisse encore un petit pétillant sous la langue. Le lendemain, des dizaines de bus débarquent leurs cargaisons de touristes à 10 mètres de notre "maisonette". Sans le savoir, nous nous sommes installés près du parking de LA visite touristique obligée des tours-opérators passant par Puyo. Comme ça fait longtemps qu'on n'a pas vendu, on casse les prix pour les deux premiers touristes qui s'approchent. Ravis de l'aubaine, le car entier nous a acheté. Ou plutôt nous a dévalisé. Quand ils sont repartis, on avait un goût sucré-salé dans la bouche. On avait vendu, certes, mais il ne restait plus rien de valable sur le parche, et finalement pour pas grand-chose dans le porte-monnaie. Mais bon, on nous dit que demain c'est le week-end et qu'il va y avoir encore plus de touristes. Alors ni une ni deux, on se met au boulot. Le lendemain on installe une bâche au dessus de la tente (et oui, il pleut beaucoup), moi, avec mon esprit organisateur, j'installe carrément un atelier de fabrication en série avec des branches et des pierres.


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Les gosses viennent nous voir. Le petit vieux du bar nous laisse utiliser ses toilettes. Le père d'une gamine à qui on a offert un bracelet vient nous apporter un banc pour poser le parche. Ya pas de doute, on s'est bel et bien incrusté sous cet arbre. Quand la recharge de gaz expire, Claudia entreprend d'allumer un feu (avec du bois qui connaît tous les jours 8 heures de pluie quotidienne). C'est à ce moment que le serveur du bar s'approche... avec une gamelle pleine de riz. "Il est déjà cuit" nous dit-il avec un sourire. En repartant, il emporte les nouilles qui flottent dans notre gamelle... et les rapporte... onctueuses, nageant délicieusement dans un bouillon de poule, avec morceaux de viande et légumes... Puis il revient... avec une bière, parce que quand même on ne va pas manger sans boire ! Le soir il nous explique que si on a besoin de quoi que ce soit... parce que... il est Equatorien et qu'ici c'est comme ça qu'on reçoit les visiteurs.

 

Le lendemain, bran le bas de combat dans le bar : aujourd'hui ils reçoivent à manger le Ministre des affaires sociales et sa clique ! C'est un ministre originaire du coin, qui revient de temps en temps haranguer ses ouailles. Le serveur indien (celui de la bière, je l'appelle l'Amigo), nous reçoit dans un sourire auquel il manque les dents de devant. Bien qu'il soit 8 heures du mat, il est visiblement... complètement ivre. La venue du ministre lui fait parler de politique à la manière des braves gens. C'est-à-dire comme si les politiciens étaient des gens avec autant de coeur et de morale qu'eux. L'Amérique du sud enseigne pourtant avec tellement de force que malheureusement il n'en est rien... L'Amigo dans son euphorie éthylique prend son balai, nous fait son discours, repose son balai sans cesser de nous parler, nous décoche un sourire en reprenant le balai qu'il repose, se frappe la poitrine avec le poing en disant "Parce nous, nous sommes Equatoriens !", reprend la bouteille de détergent et en verse pour la 3ème fois sur le sol, avant de reprendre son balai, puis continue son manège et sa discussion... tandis que passe le temps et que le ministre arrive dans une demi-heure. Rien n'est prêt, les chiottes sont dégueu pas lavés, le serveur est bourré, le patron se demande comment il va faire vu qu'il a deux réservations de sa salle pour aujourd'hui : le ministre et un autre groupe. Alors nous, on termine notre cafecito, et on va au boulot. On pourra voir depuis notre tente, arriver le cortège ministériel, avec des indiens presque nus et couverts de grandes plumes rouges. A la fin du repas, l'Amigo arpente le parking en offrant à tous, y compris aux flics, et donc à nous aussi bien sûr, une chicha de Yuca au goût acide et piquant dans une coupelle en terre cuite ornée de décorations amazoniennes.

 

Le lendemain matin, deux femmes, curieuses, viennent voir qui sont ces deux étrangers qui enfument la place entière depuis deux jours avec leur bois mouillé. Elles apportent du pain, des bananes, des oeufs...

 

Après le week-end (le dimanche on a vendu pour 35 dollars, ouaaahhh), on en a quand même marre de la pluie, alors on lève les voiles. On ne fera pas le « Jungle tour » que les agences proposent pour 35 $/jour (ou 120 $/j pour aller dans des communautés plus reculées où l’on n’accède qu’en avion), mais on a tout de même un bon plan. Un jeune indien de la tribu Shuar nous a expliqué comment faire pour aller dans son village en payant un avion à 6 $. Nous voilà partis pour nous embarquer… dans un avion militaire qui sert de bus populaire pour la forêt vierge. Malheureusement, on aura beau se démener de bureaux en officines, rien n’y fera  : les avions kakis ne prennent pas les étrangers. Tant pis pour la jungle…



 

En route pour Tena, puis Coca, toujours en Amazonie mais plus au nord. Il paraît qu’il y fait plus chaud. Attention aux moustiques. Sur la carte, la route paraît être un axe important du pays, mais dans la réalité c’est une route de terre et de nids de poules, mangée de chaque côtés par la végétation. La route est superbe et l’on peut admirer des arbres avec des feuilles de "marronier"… d'1 m de large, ou des fougères de 2m50 de long. De temps en temps, comme un champignon au milieu de nulle part, une maison en planches sur pilotis émerge des bananiers et répand ses tentacules de cordes à linge. Des gosses mal peignés jouent par terre, leurs petites jambes dans un petit short et leurs petits bras dans un T-shirt trop long et pas lavé depuis des mois. Quelques arbres aux troncs gonflés de termitières. Le bus file bon train dans cet océan vert, au rythme d’une musique des caraïbes aux notes de guitares acidulées comme un punch au citron vert.

 


A peine arrivés à Téna qu’on repart : on nous a parlé d’un village, plus loin sur le bord du fleuve, où « La Maison du Suisse » regorge de touristes qui paient 65 dollars la nuit. Peut-être qu’un petit bracelet à un dollar ?… On s’enfonce de plus en plus dans la forêt dans un bus bariolé. Au bout de 2 heures (il fait déjà nuit), le bus s’arrête : la route est terminée, coupée par le fleuve. Sur un ponton de bois nous attendent des pirogues. Nous voici donc descendant le fleuve Napo en canoë, dans les remous et dans la nuit. Quel bonheur !... Et dire que ce matin nous pensions aller totalement ailleurs dans un avion militaire !…


Nous avons fait connaissance avec Samuel, un instit du village, qui nous invite à planter la tente… dans son salon. Enfin, dans une pièce attenante à la chambre de ses enfants (dehors la terre est trop boueuse pour camper).

 

« Le Suisse » a commencé ici il y a 30 ans, en montant la première épicerie du village. Aujourd’hui il possède un complexe hôtelier de 300 lits, plus d’autres hôtels un peu partout dans le pays. Toutes les poubelles du villages portent son nom, qui se confond avec celui du village : on ne dit pas « vous allez à Ahuano ? », mais « vous allez à la maison du Suisse ? ». Hier on m'a dit que Pablo Escobar a commencé comme vendeur d’empanadas (des chaussons à la viande). Peut-être qu’un vendeur de bracelets a de l’avenir…


Mais le Suisse tient bien ses brebis qui ne sortent qu’en groupes, accompagnées par un guide, et défilant dans les rues du village avec leur beau gilet de sauvetage fluo. On les voit embarquer dans une pirogue (la quasi-totalité des pirogues des environs ont été rachetées par le Suisse). On jette nos illusions de fortune dans le fleuve et on reprend la carte, et les sacs. C’était une bonne virée quand même.


 

Arrivée de nuit à Coca après 6 heures de bus. Encore une fois la route magnifique à travers la forêt équatoriale. Il fait une chaleur moite, agréable pour le nouvel arrivant. Je goûte un jus de Morojo, un fruit local, et je ne peux pas dire autre chose : ce jus de fruit a un goût d’odeur de pieds…

 

On trouve un petit hôtel en planches, vraiment pas cher, mais qui ne vaut pas plus. Dans la chambre, les murs sont couverts de grafittis, plus salaces les uns que les autres, ou prédisant l’arrivée du Christ en de grandes lettres dégoulinantes de peinture noire comme du goudron, répondant au mur d’en face qui loue la gloire de l’Antéchrist. Les draps n’ont pas été changés et l’on apprendra plus tard que c’est pour le plus grand bonheur des puces qui ont trouvé ici leur refuge. Pendant ce temps, les souris se tiennent tapies derrière les plinthes, enfilant leurs gants de velours et leurs bottes de soie pour leur petite virée nocturne…

C’est dans cette ambiance que je croise, dans la pénombre des chiottes humides, un type au regard vague. Longs cheveux frisés, bracelets pleins les bras, pantalons bariolés et torse velu, il est appuyé négligement sur le mur et me barre le passage. Il me demande d’où je viens et si je suis artisan. Moi je suis Colombien, dit-il, et ces seuls mots m’épaississent un peu le sang. Je sens monter en moi une peur, peur de lui et peur de tout. Une peur irrationnelle, bien sûr, car il n’a encore rien d’agressif, mais une peur produite par le mot Colombie, qui est notre prochaine destination, et qui m’effraie tout-à-coup dans les dédales obscures et humides de ce boui-boui miteux.

 

En réalité, Francisco sera une de nos rencontres les plus merveilleuses. Nous passerons 3 jours ensemble à partager le même coin de trottoir, avec lui et les autres vendeurs de ce bout de rue : les 3 vendeurs de sacs en skaï, le grand Noir vendeur de succulents hamburgers dans son petit poste à roulette, le pharmacien jeune et plein aux as avec ses 5 jeunes vendeuses, la mama Noire, grande et baraquée qui vient vendre des assiettes de soupe à la nuit tombée. Peu à peu entre nous tous se créent des liens, se multiplient les sourires, les échanges, les blagues et les cadeaux.
Microcosme oublié du monde, inconnu de tous, coin de trottoir des milliards de coins de trottoirs du monde… Cadeau de la vie.

 

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Nous avons quitté Coca pour Quito, la capitale, où plus que du tourisme, nous avons assisté au Forum Social des Amériques, version réduite de Porto Alègre. Je n’en parlerai pas ici, il n’y a pas de place dans ce chapître pour parler de ces fils de pute qui nous gouvernent (pardon aux putes), qui sont en train de poser des fils barbelés tout autour du monde, avec leurs lois de merde pour un monde de merde dont le seul but est de livrer le peu de démocratie que nos aieuls avaient gagnée à la sauvagerie des plus puissants et des logiques les plus crétines. Quand vous aurez tout pollué, tout saccagé, tout tué, dit un poème des indiens d’Amériques du Nord (il y a un siècle déjà), vous vous rendrez-compte un jour… que l’argent ne se mange pas.

Je ne parle pas seulement de la misère des gens d’ici. Car le libéralisme capitaliste qui dépèce l’Amérique du sud, et l’Afrique, et les pays de l’est, de ses dents de hyène est bien décidé a nous bouffer tout cru si on ne se bouge pas le cul ! La classe moyenne en Argentine ? Y a pu. On parlait pourtant de Buenos-Aires comme du Paris de l’Amérique du sud. Aujourd’hui les profs argentins doivent travailler dans 3 écoles différentes pour pouvoir survivre : une le matin, une l’après-midi, et une le soir. On n’en est pas là chez nous… mais quand même le gouvernement a bel et bien laissé les profs la gueule par terre, dans leurs rêves à la Voltaire. Et leur éducation à la Rousseau.



La laideur est une chose entendue, ma chère Martine ? Peut-être…

Raison de plus pour ne pas nous taire !

 

 

 

 

 

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