
Après une nuit entière de bus sur des pistes caillouteuses, je débarque a COCHABAMBA à 5 h du mat. Déjà la gare routière est en pleine activité et les rabatteurs nous attendent
à la sortie du bus pour nous vendre des billets pour LA PAZ. Pitié !...
Après un café (bien noir, bien dégueu) je sors dans la ville qui s'éveille. Les étals du marché sont encore fermés à cette heure où le jour pointe à
peine, mais déjà ses ruelles se remplissent. Plusieurs dizaines de femmes (40 ? 50 ?) sont assises par terre, les unes à côté des autres, devant des montagnes de fleurs déposées sur un drap à
même le sol. Je remonte vers le centre-ville. Déjà les vendeuses de tisanes sont sur le pied de guerre devant leur carriole verte aux lettres peintes de toutes les couleurs. Elles se mélangent
aux vendeuses de beignets au fromage qu'on saupoudre de sucre glace, aux vendeuses de jus de quinoa, d'empanadas, aux presseurs de jus d'oranges fraîches, qui pèlent leurs fruits avec une petite
manivelle. Trois types poussent une grosse charrette chargée d'une montagne de sacs. Une ou deux mendiantes commencent leurs journée d'attente assises sur le
trottoir. A tous les coins de rue une femme vend quelque chose, et les passants s'arrêtent une ou deux minutes pour prendre, debout, leur petit déjeuner
avant de repartir.

Les vigiles, nombreux, terminent leur nuit de garde devant les boutiques ou les banques. Ils m'impressionnent avec leurs uniformes noirs et leur attirail de guerre : outre la matraque et les
bombes lacrimo d'une taille respectable accrochée à leur poitrine, certains portent un coutelas de combat bien en évidence sur la cuisse. Ce genre d'arme pour "assurer le maintien de l'ordre" me
laisse perplexe...

J'ai trouvé à Coachabamba ce que j'attendais d'exotique et d'exubérant de l'Amérique du sud. Le marché grouillant, plein d’étals de fruits disposés en
pyramide, les têtes de vaches dépecées jusqu'au museau exposées sur les comptoirs des étals des boucheries, les montagnes de slips, de chaussures ou de montres.
Les badauds, les porteurs de brouettes, les pousseuses de carrioles, les tireurs de charrette et les porteuses d'enfants. La fumée des brochettes, les couleurs des tisanes, les odeurs de beignets.
Les ordures par terre, les voitures pollueuses, les klaxons en folie. Et les fameux bus Dodge qui se fraient un chemin dans la foule, avec leurs motifs colores, des flammes peintes sur le capot, le pare-soleil plein d'étoiles irisées, et les images du Christ punaisées dans la portière.

Il y a toujours près des marchés une espèce de cantine où l'on sert des repas pour 5 francs. Celle de Cochabamba est une espèce de grand hangar bleu ou se font
concurrence des dizaines de tables avec leurs bancs. Il doit bien y avoir une centaine de personnes attablées, depuis la mémée en habits traditionnels jusqu'aux jeunes cadres en cravate,
assis devant une assiette de soupe ou un plat de viande avec du riz.
A mon passage les femmes piaillent comme des poussins affamés : "Que va a llevar ?... Que va a llevar ?..." C'est quasiment du harcèlement, ces cris et ces gestes de la main pour que tu t'assoies à leur table. Au bout de chaque table, une mama derrière son fourneau graisseux plonge sa grosse louche dans une marmite douteuse. A côté d'elle, quelques seaux remplis d'eau grise pour nettoyer la vaisselle. Hop hop, on trempe l'assiette, la vaisselle est faite, au suivant ! "Que va a llevar ?..."
Ceci dit, ça fait un bout de temps que je suis habitué à cette manière de faire la vaisselle, c'est la même chose dans la rue pour un verre de refresco, de tisane ou de jus de fruits.

Ai-je de la chance ? Ai-je de bons intestins ou ont-ils fini par s'habituer ?... Je n'ai jamais été malade. Et chaque jour je m'aventure un peu plus dans la découverte culinaire d'un pays ou les
habitants digéreraient sans difficulté des boulons.
Il faut dire qu'ils commencent dès le plus jeune age : hier, un gosse de 3 ans laisse tomber son sachet de pop-corn qui se répand dans la poussière du trottoir et, devant son père, les ramasse un par un et se les enfourne jusqu'au gosier. C'est aussi sur le trottoir que les petites filles font pipi sous l'oeil protecteur de leur mère, et font même parfois plus. Au coin d'une rue de Cochabamba, une fille de 6 ans fait pipi sur le trottoir. Dans un souci de propreté publique, elle fait pipi sur un sac plastique qu'elle a déposé par terre. Après ses besoins, pour égoutter le sac, elle l'essore avec application entre ses petites mains. C'est bien une des rares ici à avoir le sens de la propreté et du recyclage...
Je m'arrête un soir pour manger une brochette d'une viande tendre et goûteuse. On en vend à tous les coins de rue. On me dira le lendemain que c'est... de la viande de chat !
Vendredi soir, j'entre dans un bar et c'est une autre vision de la Bolivie : un endroit branché qui pourrait être a Paris, plein de jeunes bien sapés
devant des verres de bières ou des cocktails. Les filles sont très jolies et fument des Marlboro. Je me retrouve à jouer aux dés avec une bande de filles avant qu'elles m'emmènent en discothèque.
Je les retrouve le lendemain à la foire-expo qui a lieu cette semaine-là. Et là encore je suis devant une Bolivie tellement différente de celle que j'ai vue jusque là : devant des centaines de
stands des filles super-jolies dans des tenues sexy attirent le chaland pour lui vanter les mérites d'une chaudière ou lui présenter le dernier millésime de chez Renault. Dans la foule passent
des Harley vrombissantes montées par de blondes amazones au décoleté superbe et qui traînent derrière elles un drapeau publicitaire pour un déodorant.
Sur la place, un vieux mendiant attire mon attention par sa position bizarre. Assis par terre, il dort, la tête appuyée sur un tabouret et la main tendue attachée au tabouret par une ficelle. Que faut-il pour en arriver a mendier même en dormant ?...
Au fait, le coup de la viande de chat, c'était une blague qu’on m’a faite…
* * *
COCHABAMBA est installée dans une grande vallée fertile qui est depuis des siècles un grenier à provision de la Bolivie. Il faut deux heures de bus pour sortir de la vallée en longeant les collines et les maisons de briques de terre crue qui s'empilent les unes sur les autres sur les coteaux, au milieu des cours sales, des vieux pneus, des bidons, des gravats.
Plus on s'éloigne et plus les maisons deviennent grandes, agréables, et se mêlent à la végétation. Au sortir de la vallée on embrasse du regard cette grande cuvette avec la ville posée au fond, dominée par son Christ aux bras écartes. Au loin se détachent les monts enneigés qui figurent sur les bouteilles de la bières locale.
A partir de là, la route est magnifique, pleine de coteaux herbeux ou de champs dans lesquels on peut voir des moutons, des gerbes de paille, et des paysans courbés qui travaillent la terre à la main. On se croirait presque dans les Alpes de Heidi.
Un peu plus loin un lac artificiel offre un paysage qui rappelle a la fois l'Auvergne, le Canada et la Suisse. Ca pourrait être ici un endroit pour vivre...
* * *
Quelques centaines de mètres plus loin on franchit le col et on passe sur l'autre versant qui s'ouvre vers le nord et vers le Brésil. Et là, d'un seul coup, tout bascule.
L'herbe rase fait place aux fougères et la route fait un plongeon vertigineux dans la forêt et les nuages. Il nous faudra 3 heures et un pneu crevé pour dévaler cette piste caillouteuse qui descend à travers les arbres. Tout en bas, de l'autre côté des montagnes, nous atteignons l'immense plaine tropicale qui s'étend, parsemée de palmiers et de boeufs à bosse, jusqu'au Brésil
C'est ici le deuxième visage de la Bolivie, dans ces plaines tropicales aux airs d'Afrique. Le long de la route, les familles vivent à l'ombre des bananiers, dans des maisons en bois au toit de palmes.
Il fait une chaleur à crever et chercher un hôtel sac au dos vous transforme en éponge dégoulinante. Je m’arrête à un grill où l'on me sert une demi-truite d'au moins 50 cm de long, servie avec une racine de Yuka bouilli, qui ressemble à s'y méprendre à la pomme de terre.
Dans la nuit, le ciel de Villa Tunari égoutte les derniers restes d'une averse tropicale…
Au poste de police à l'entrée du village, on peut voir passer des bus, des camions chargés à ras bord de régimes de bananes ou des camions de fruits par dessus lesquels s'entassent des dizaines d'indiens et leur marmaille. Ils restent sans broncher sous la pluie et, pour une fois, regardent le monde de haut.
Je croise le regard ahuri d'un indien à la joue gonflée de coca, ses yeux comme des cavernes vident qui gobent le monde sous sa casquette Nike.
Sur le bas-côté, quelques personnes près d'une montagne de baluchons font des signes aux camions qui passent dans l'espoir d'un hypothétique embarquement.
* * *
A plusieurs centaines de km à l'est se trouvent les missions que les jésuites installèrent au milieu de la forêt au 17ème siècle (voir le film Mission). C'est magnifique. Je ne m'attendais pas à ça. De superbes églises en bois, aux portails et aux colonnes sculptées, peintes et dorées. Règne ici un mélange de puissance et d'harmonie, de majesté et de simplicité.


Du haut d'un rocher promontoire je contemple ce village de paillotes avec ses poules et ses chemins de terre. Au delà s'étend à l'infini un paysage africain avec ses collines et sa verdure a profusion. Le vert foncé des forêts qui se marie au vert très clair et très pur des champs où poussent des palmiers et où paissent des vaches (à moins que ce ne soit le contraire ?). On se sent ici entouré par la Nature.
Je reste rêveur devant un terrain à vendre. Et quand j'en connaîtrai le prix (3 500 francs), ce petit lopin de terre dans ce petit coin de paradis me laissera pour le coup... songeur !
C'est alors que le paysan de la maison voisine m'invite à discuter sous son auvent de palme. Il m'offre à boire une Chicha de piña : des morceaux d'ananas qui
fermentent dans de l'eau sucrée. Dans une poêle au dessus d'un feu de bois rôtissent des pattes de poulet (des pattes, hein, avec les griffes, pas des cuisses!...), des cous et autres morceaux
d'abats. Il m'explique que c'est tout ce qu'ils peuvent s'offrir : la viande est bien trop chère. Après un long moment de discussion (où tout retourne toujours à la question centrale du manque
d'argent) il m'invite à faire un tour. En chemin il me dit qu'il a un enfant qui n'est pas encore baptisé et qu'il va lui donner mon prénom. Je ne peux faire autrement que de lui dire que c'est
justement aujourd'hui mon anniversaire, et nous décidons alors que je reviendrai le soir avec 2 poulets pour fêter tout ça ensemble.
Après deux heures de ballade par les chemins de terre rouge au creux de la forêt, je me retrouve devant un grand terrain de football bordé de maisonnettes. Je regarde les gosses jouer avec une
pelote enroulée dans un sac plastique. Les cochons comme les ânes vont en liberté sur le chemin. Je reste un long moment assis sur un banc, jusqu'à ce que le jour décline. Les enfants sont
rentrés en poussant leur âne a coup de bâton. Un vieil homme passe en tirant son cheval qui tire un âne récalcitrant. L'ânon suit le cortège 10 m en arrière. Le vieil homme me salue et me dit
quelques mots. Ici tout le monde dit bonjour, et toujours avec un sourire qui semble venir tout droit du coeur. Ici aussi pourrait être un endroit pour vivre...
* * *
Parmi les voyageurs, les bus boliviens ont une réputation qui dépasse largement les frontières du pays. C'est que le moindre trajet en bus dure ici plusieurs heures et qu'il n'y a ni WC dans le bus... ni arrêts. Un voyageur rencontré a été obligé de menacer de pisser sur les pieds du chauffeur pour qu'il accepte de s'arrêter. On prend donc vite de bonnes habitude : on ne boit pas le jour d'un départ, et on s'aventure encore moins dans des découvertes culinaires : rien de pire qu'une bonne tourista dans un bus bolivien !
Mais les charmes des bus boliviens vont bien au delà de tout ça. Il y a d'abord la foire des gares routières, avec les innombrables rabatteurs qui chantent les destinations ("A La Paz-alaPaaaaz !, Oruro-Oruuuro, Santa Cruz, joven ? Santa Cruz ?) et qui transforment le hall en un vrai capharnaüm. Il y a aussi la soute à bagages sous le bus transformée en couchette pour le chauffeur de relève (une fois j'ai failli refermer une soute mal fermée ; heureusement que je ne l'ai pas fait : il y avait quelqu'un dedans !). Mais il y a surtout les mamas et les fillettes qui arrivent en courrant dès que le bus s'arrête au bord de la route ou à un poste contrôle de police. Elles accourent avec leurs paniers de beignets ou de fritures, leurs cruches de refrescos et leurs bouteilles de Coca-Cola et crient plus fort les unes que les autres pour se faire remarquer des clients. Et quand s'ouvrent les portes du bus, c'est une marée en jupons qui envahit le couloir dans des grands cris : "empanaaaaadas !... Cuñape caliente !... Bebidas ? Bebidas frescas ?" J'avais vu ça dans un documentaire en France et je me demandais comment je pourrais réagir, mais en réalité c'est tout simple : c'est comme ça, c'est la règle...
* * *
Au milieu de l'Altiplano, vaste plateau à plus de 3 000 m d'altitude, tout plat, très sec et bordé de montagnes, il y a un grand trou, au fond duquel les Espagnols, pour se protéger des vents glacés, ont fondé la ville de La Paz. C'est donc d'un seul coup qu'on a une vue plongeante sur cette vallée couverte de maisons de briques, avec ses quelques gratte-ciel tout au fond.
La Paz... La Paz... Comment décrire La Paz ?...
Eh bien, quand Barbès fornique avec Belleville ça doit donner quelque chose comme La Paz...
Une ville grouillante de minibus et de voitures, de marchés, de vendeurs ambulants et de stands sur tous les trottoirs, de mendiants, de femmes qui donnent le sein dans la rue. Une ville aux rues
toutes en pente qui font souffrir les jambes et le coeur dans cette capitale la plus haute du monde.
De chaque minibus sort la tête d'un jeune garçon qui crie (qui chante) les stations desservies et comme il y a environ un minibus tous les 3 mètres, ça donne un joyeux tohu-bohu chantant.
La ville s’étend au long de ses rues commerçantes et spécialisées : ainsi on trouvera dans une rue des dizaines de marchandes de légumes qui vendent toutes la même chose, dans une autre rue des dizaines de marchandes de cacahuètes, dans une autre toutes les boutiques d'électronique, ou les marchands de joints de robinets ou d'ampoules électriques, etc...
Ce qui fait que si l'on s'approche d'un stand, on reçoit des cris et des appels de tous les stands voisins : "Par ici jeune homme !... Qu'est-ce que j'vous sers ?.... Venez venez !..." Au début ça fait bizarre, et puis après c'est comme pour les bus : c'est ici comme ça
Chose étrange à la Paz : les cireurs de chaussures portent une cagoule noire qui ne laisse voir que les yeux. C'est une tradition et c'est aussi pour éviter aux jeunes la ségrégation une fois
leur travail terminé. Et cela donne l'étrange sensation être partout entouré de guérilleros.
Les jours de pluie, La Paz se transforme en une espèce d'Holiday On Ice pour voitures. Les fumées et les goudrons mouillés transforment les pavés en véritables savonnettes et La Paz
devient comme une station de ski un jour de verglas au moment du chassé-croisé entre deux zones de vacances. L'on peut voir alors les voitures qui patinent, incapables de monter et qui s'échouent
en travers de la route, ou les bus, tous freins bloqués, qui glissent doucement vers les voitures qui les précèdent. Imaginez ça a Paris...
* * *
Et puis, à 70 km au nord de La Paz, on rencontre enfin le Lac Titicaca dont le nom fait rêver jusqu'aux enfants les plus jeunes. Mais je laisserai à cet endroit toute la magie de son nom évocateur...