
Equateur
Il pleut des cendres...
Je ne parle pas des larmes de sang du peuple courbé sous ses fardeaux de bois, de trèfle pour les animaux, ou de bouteilles de gaz, mais du volcan qu'on peut voir depuis Riobamba. Parfois, quand tu passes la main sur ton T-shirt, il y reste des petites traînées noires comme des centaines de moucherons écrasés. Dans le ciel, monte une colonne de fumée depuis le cône au sommet tronqué qui domine la ville. Toutefois ce volcan n'est pas le plus haut sommet : à quelques pas (de géants), se dresse le Chimborazo enneigé, le sommet le plus haut d'Equateur à 6 300 m.
J'ai gagné mon premier argent ici, non sans fierté et sans plaisir : j'ai vendu mon premier collier à 2 $. Nous vendons des bijoux dans la rue sur une toile posée par terre. Nous les fabriquons
nous même, mais quand même ils sont très beaux... On ne gagne pas des milles et des cents, mais ça met du beurre dans les épinards. Parfois ça paie l'hôtel...
Mais j'ai aussi gagné mon deuxième (fric)... Je suis entré dans une boutique où une pancarte indiquait qu'on recherchait un ébéniste et j'ai expliqué au patron que mon grand-père m'avait enseigné
le travail du bois. On discute, on discute, puis il me dit :
- Mais ici, tu sais, les salaires sont bas. Combien tu touches là-bas ?
- Oh, je ne vous le dis même pas. Non, je cherche un salaire local.
- Ici un salaire c'est 40 $ par semaine.
A 44 heures de boulot, ça fait moins d'un dollar de l'heure, et ça ne paie même pas une semaine d'hôtel (le moins cher qu'on aie trouvé). Mais bon, j'ai envie de
bosser. Et puis, carpintero (ébéniste), c'est chouette, non ? Et ma grand-mère va être fière de moi...
On continue la conversation.
- Mais, un étranger, il peut travailler ici ? me demande le patron.
- Bonne question, je réponds, justement j'en sais rien...
- Ah... Et, t'as un permis de séjour ?
- J'ai un permis de touriste pour 3 mois.
- Alors ça ira !!... dit-il en levant les bras.
Et top-la. Ici on embauche quelqu'un comme ça. Aussi facilement.
On le vire aussi facilement d'ailleurs...
Je me pointe le lendemain, premier matin de boulot depuis... depuis... depuis disons, pas mal de temps. Sifflez en travaillant !, le coeur léger et l'esprit joyeux. Je prépare les planches, la colle, tout ça quoi. Heureusement je ne suis pas seul, un ébéniste (un vrai) a été embauché la veille. Je le seconde, c'est chouette.
Le patron n'est pas si sympa que la veille, je n'aime pas trop le ton sur lequel il me donne des ordres. Ah ces petits-bourgeois difficiles et délicats (je pense en moi-même...).
Il me fait déplacer des tas de planches ou d'autres bricoles parmi le bordel infâme qui recouvre le jardin tout entier : gravas, bidons, j'en passe...
Par là !, me dit-il en faisant un grand geste des deux bras dans une direction aléatoire. Alors je pose les trucs et les machins par là. Non, par là !, suivi du même geste des mêmes bras, mais
dans une autre direction.
L'après-midi, il m'entraîne dans sa chambre, un pièce qui jouxte la boutique. C'est un cafarnaüm sans nom. A côté d'une plaque de gaz poisseuse, le lit. Dessous le lit, à côté, dessus,
derrière, devant : des planches, des meubles inachevés, des cartons de lait vides, des morceaux de moquette pourave, et tout ce qu'on peut imaginer dans ce style.
- Tout ça, dit-il en me montrant un tas de planches qui occupe la moitié de la pièce, par là ! Avec le même geste des deux bras. Cette fois, la direction est plus
claire : ça ne peut être que l'autre moitié de la chambre. Je déplace les planches, en choisissant d'abord les plus grandes que je range bien verticalement contre le mur. Ca l'énerve un peu, lui
qui a l'habitude de déplacer n'importe quelles affaires d'un coup de pied. Mais quand même il reconnaît sûrement que ça fait plus propre à ma manière.
Je passe sur les tubes de néons cassés, les pots de peinture ouverts, etc.
Finalement, on dégage le terrain pour changer de place la table poisseuse avec des morceaux d'oignons moisis.
Il me montre un balai. Alors je commence à balayer... les murs. "Très bien !" me dit-il.
Moi je pense à mes 40 $ et je me dis : bon, il a l'air content...
Il me fait ramasser le gros de la poussières et des moutons avec la main, car bien sûr il n'y a pas de pelle dans tout ce bordel. A ce moment je me demande : et
comment va-t-on faire pour ramasser le restant de poussière (qui représente quand même quelques belles poignées) ? Il doit se poser la même question au même moment car, avisant un trou dans le
plancher, il me dit : "la poussière, dans le trou !"
Et encore une fois les bras...
A la fin de la journée, je vais le voir. Aujourd'hui c'était un jour d'essai.
- C'est bon, reviens demain, qu'il me dit.
- D'accord. Pour un salaire de 40 $ par semaine ? (Quand même, je vérifie...)
- Ah non... l’ébéniste il gagne 40 $ par semaine. Toi t'es pas ébéniste...
- Ah bon ? Alors combien ?
- Je sais pas...
- Ah ça, il faut savoir !
- Je ne sais pas, l’ébéniste y gagne 40 $ mais toi tu ne sais rien faire. Disons, 3 $ par jour, ça te va ?..
Inutile de dire que non ça ne m'allait pas, mais alors pas du tout. Et je suis reparti, à vrai dire le coeur léger car le patron était pas mal "hincha pelota" (en français : casse-couilles), et à vrai dire aussi parce que mes économies françaises me permettaient encore de faire la fine bouche tout en voyageant dans des pays où il pleut des cendres. Mais en même temps je pensais à Claudia, et à tous ces millions de braves gens qui n'ont pas un salaire d'instit qui va tomber dans les prochains mois pour pouvoir se refaire. Qui ne veulent pas, eux non plus, ramasser la poussière des cons, mais qui n'ont pas la chance d'avoir d'autres possibilités. Quand Claudia pense à son retour en Argentine et à son avenir, elle angoisse.
Ainsi que, dans le fond, même le coeur léger de ne pas revenir le lendemain en sifflant comme les 7 nains qui vont au boulot, oui, dans le fond, en vérité j'étais plongé dans une grande tristesse...